Les services israéliens, les meilleurs du monde?

par Col Hervé de Weck

En Israël, il existe une véritable culture du renseignement, à tel point que la majorité des dirigeants d’Israël, une part non négligeable de la classe politique, toutes tendances confondues, ont passé par un service de renseignement ou une unité des forces spéciales: entre autres le président Chaïm Herzog, les premiers ministres Ehud Barak, Benyamin Netanyahu, Yitzhak Shamir, Ariel Sharon et la ministre des Affaires étrangères Tzipi Livni.[1]

 

Dans de nombreux Etats étrangers, où le métier d’espion ne rencontre que mépris, on envie cet avantage. Paradoxalement, les anciens du renseignement, arrivés au pouvoir en Israël, manifestent les mêmes attitudes que leurs collègue étrangers: ils n’écoutent pas leurs services, font preuve de défiance à leur égard, peinent à abandonner des idées préconçues, malgré les renseignements qui leur parviennent, mais ils acceptent le principe émis en 1948 par Isser Bééri, le premier chef du Aman, le service de renseignement militaire: «A partir du moment où un service de renseignement commence à agir conformément à la loi, il cesse d’être un service de renseignement.»

Dans les milieux du renseignement, on admet, comme Ephraïm Halevy dans Mémoires d’un homme de l’ombre (2006), que «la responsabilité d’un analyste équivaut à celle d’un agent sur le terrain. (…) On doit encourager les individus à parler haut et fort, à dire ce qu’ils ont sur le cœur. (…) néanmoins, il ne s’agit pas de diluer la responsabilité du chef ou du chef-adjoint de la division d’évaluation qui fournit une analyse précise et en supporte seul les conséquences. La réflexion de groupe n’est pas un vain mot, mais elle ne doit pas conduire à un processus démocratique d’évaluation. Un jugement ne peut faire l’objet d’un vote, car il n’existe pas de responsabilité collective dans un domaine tel que le renseignement.»

Konsequente Nutzung aller technischen und menschlichen Quellen: versuchte gezielte Tötung von Ahmad al-Jabri 2012 mit einer Drohne. © Reuters 2012

Konsequente Nutzung aller technischen und menschlichen Quellen: versuchte gezielte Tötung von Ahmad al-Jabri 2012 mit einer Drohne. © Reuters 2012

 

IMINT

En Israël, le renseignement-image (IMINT), obtenu grâce à différents capteurs (optiques, infrarouges, thermiques, acoustiques, radar …), prend en compte les images diffusées par les agences de presse, et cela donne d’intéressants résultats. Le rôle de l’image ne cesse de croître, parce qu’un décideur, civil ou militaire, se montre plus sensible à un argument visuel qu’à une transcription d’écoute ou à un rapport d’agent. Pour des raisons subjectives, l’image lui parle mieux. Les satellites et les drones remplacent aujourd’hui pro- gressivement la reconnaissance aérienne. Seuls quelques pays, dont la France, conservent des avions spécifiquement dédiés à cette mission.

 

Iran

Pour les autorités israéliennes, le programme nucléaire iranien représente la menace majeure contre l’existence de l’Etat hébreu, avant même le Hezbollah, le Hamas et la Syrie. Cela explique les opérations d’éliminations ciblées contre des acteurs politiques et scientifiques, la participation israélienne, aux côtés des Américains et du Bundesnachrichtendienst allemand, à la mise au point du ver informatique Stuxnet, visant les ordinateurs de contrôle des installations iraniennes d’enrichissement d’uranium.

 

Le renseignement militaire, le Aman

La direction du renseignement militaire, le Aman, comprend environ 9000 collaborateurs, davantage que le Shin Beth et le Mossad réunis, des effectifs supérieurs à ceux des grands services européens.[2] Il bénéficie du statut d’Armée à part entière, au même titre que l’Armée de terre, l’Armée de l’air et la Marine, une position particulière par rapport aux autres agences dans le monde. Sa division «Production», qui compte à elle seule près de 5000 collaborateurs (environ 60 % de ses effectifs, assure l’exploitation des renseignements. Elle reçoit les informations recueillies par le Aman, mais aussi par l’ensemble de la communauté israélienne du renseignement (Mossad, Shin Beth, Malmab, forces de sécurité). Cela n’a pas empêché le Aman de commettre – plus que les autres services israéliens – de grosses erreurs d’analyse, de subir des fiascos opérationnels, ce qui a exposé l’Etat hébreu à des situations parfois très délicates. Le Mossad a, lui aussi, connu des échecs …

 

Service de renseignement à la troupe

Au début des années 2000, le commandement veut améliorer les renseignements qui parviennent aux formations combattantes des forces terrestres. Ce programme débouche sur la séparation des moyens de collecte des renseignements tactiques et des renseignements stratégiques. Le Corps du renseignement de combat (Modash), créé à cette époque, comprend un quartier général, trois bataillons opérationnels, des bataillons de réserve, une unité d’instruction. Il dispose du statut d’Arme à part entière, comme l’infanterie, l’artillerie, les blindés et le génie. Sur le champ de bataille, il assure la collecte des informations tactiques nécessaires à la conduite des opérations, leur transmission rapide aux formations combattantes, depuis le bataillon jusqu’à la division. Toutes les unités terrestres s’occupant de la collecte de renseignements sont ainsi regroupées sous une même direction. Depuis 2010, chaque commandant de bataillon dispose d’un drone Skylark-1, afin de ne pas dépendre de l’armée de l’air. On lance l’engin d’un poids de6 kilos à la main ou avec une catapulte. Son autonomie de vol est de 3 heures, son plafond de 3000 pieds.

A Hunter Joint Tactical Unmanned Aerial Vehicle (UAV) in flight during a Combat Search and Rescue (CSAR) training exercise at Fallon Naval Air Station (NAS), Nevada (NV), during exercise DESERT RESCUE XI. The Hunter is an Israeli multi-role short-range UAV system in service with the US Army (USA). The exercise is a joint service Combat Search and Rescue (CSAR) training exercise hosted by the Naval Strike and Warfare Center, designed to simulate downed aircrews, enabling CSAR related missions to experiment with new techniques in realistic scenarios.

Nicht umsonst Marktführer: Israel setzt seit den 1980er-Jahren erfolgreich Drohnen ein (Bild: Heron). © Public Domain

 

Le Mossad

Le Mossad est l’arme secrète et vitale de la politique étrangère d’Israël. Organisation civile – les employés n’ont pas de grade militaire, bien que la plupart aient servi dans les forces armées, notamment dans le renseignement militaire – il compte en 2013 près de 3000 collaborateurs, dont plusieurs centaines à l’étranger. Son directeur général est simultanément coordonnateur général de la communauté du renseignement, c’est-à-dire le primus inter pares des chefs des services israéliens. Organisation-cadre, le Mossad exploite les possibilités que lui procure la diaspora juive à travers le monde. A titre d’exemple, à Londres, il disposerait de 7000 coopérants potentiels appelés sayanim (ceux qui aident). Cette structure de collecte unique fait sa force. Il serait toutefois faux d’en déduire que tous les Juifs du monde coopèrent avec le Mossad. D’autantqu’il lui est officiellement interdit de recruter des coreligionnaires pour espionner le pays dont ils sont ressortissants. En revanche, ils peuvent surveiller des cibles et assurer la logistique de certaines opérations.Ainsi, le Mossad possèderait près de 35 000 agents dans le monde, 20 000 seraient opérationnels et 15 000 dormants. Les agents noirs sont des Arabes, les blancs des non-Arabes et les agents-signaux sont ceux qui alertent le Mossad de préparatifs de guerre: une infirmière travaillant dans un hôpital syrien note la constitution de stocks de médicaments, un employé dans un port assiste à un accroissement d’activité des navires de guerre. Dans les zones où Israël se trouve impliqué, le Mossad se classe parmi les meilleurs services de renseignement. «La force d’un service ne tient pas à la seule qualité des secrets qu’il obtient, mais aussi à la réputation d’infaillibilité qu’il sait se bâtir et du mystère inquiétant dont il sait s’envelopper.»

 

Traitements négatifs

L’Etat ébreu – plus que n’importe quel autre pays – recourt aux assassinats ciblés, pudiquement dénommés traitements négatifs. Des règles déterminent les conditions de telles exécutions. Le Mossad et le Aman répertorient les cibles légitimes et les divisent en trois catégories (terroristes, dirigeants politiques et militaires d’Etats ennemis d’Israël, individus fabriquant ou vendant des armes de destruction massive aux ennemis du pays). Le Gouvernement décide …

 

Le Kidon

Depuis le début des années 1970, le Kidon, rattaché au Mossad, se charge des cibles qui ne peuvent être éliminées par des missiles ou des drones. Ces agents étudient dans le détail tous les films sur les grands assassinats, mémorisent les visages et les biographies de dizaines de cibles potentielles. Ils peuvent tuer à mains nues, avec un couteau, un stylo, même avec une … carte de crédit, avec n’importe quel type d’arme à feu. Ils savent fabriquer des explosifs et les manipuler, administrer une injection de poison mortel à une cible en pleine foule. Surtout, ils sont capables de donner à un assassinat toutes les apparences d’un accident. Lorsqu’ils se rendent à l’étranger pour se familiariser avec les grandes capitales, leurs instructeurs les accompagnent et organisent des missions d’exécutions fictives qui ne doivent pas attirer l’attention. Les cibles sont souvent des juifs à qui l’on dit qu’ils vont participer à un exercice de protection d’une synagogue ou d’une école.

Israel spioniert erfolgreichauch in befreundeten Staaten. Bauplan des Kfir, den Israel dank "Technologietransfer" aus der Schweiz entwickeln konnte. © airwar.ru

Israel spioniert erfolgreichauch in befreundeten Staaten. Bauplan des Kfir, den Israel dank „Technologietransfer“ aus der Schweiz entwickeln konnte. © airwar.ru

Bien que de nombreuses morts mystérieuses soient attribuées au Kidon, les assassinats ciblés restent relativement rares, vu leur coût et la complexité de leur organisation. Il n’en reste pas moins qu’ils permettent de désorganiser des organisations terroristes, d’éliminer les recruteurs, les formateurs et les planificateurs des actions-suicides, partant le nombre de candidats kamikazes. Conséquence inattendue, Israël se trouve dès lors face à des individus incontrôlés, ce qui est pire!

 

Pas du terrorisme d’Etat

Une opération d’élimination n’est pas du terrorisme d’Etat comme le disent souvent les médias. Si l’on fait abstraction de la dimension morale de l’action, on voit d’un côté un terroriste, un homme seul, qui va essayer de faire le maximum de victimes innocentes avec sa ceinture d’explosif ou son véhicule piégé, de l’autre une équipe qui élimine une cible qui n’est pas innocente, sans chercher à terroriser les civils palestiniens …

 

Mossad

Le Mossad espionne également ses alliés, en particulier les Etats-Unis, ainsi que les Etats occidentaux. Lorsque, pour des raisons politiques, il ne peut pas intervenir, c’est le Lekem (Bureau des relations scientifiques) qui prend le relais. Un de ses grands succès, l’acquisition de plans du Mirage III des Forces aériennes suisses auprès de l’ingénieur Alfred Frauenknecht, va permettre la réalisation du chasseur israélien Kfir.

Bröckelnder Mythos: moderne Überwachungstechnik macht auch israelischen Agenten zu schaffen. © AFP

Bröckelnder Mythos: moderne Überwachungstechnik macht auch israelischen Agenten zu schaffen. © AFP

 

Les opérations spéciales

«Les opérations spéciales sont des opérations militaires stratégiques, non conventionnelles et secrètes, dont l’engagement ne concerne pas l’aspect tactique de la bataille. Ce sont toujours des actions offensives, même si elles s’inscrivent dans une stratégie défensive.» Elles sont l’instrument privilégié avec lequel le commandement peut surprendre l’adversaire et lui porter des coups décisifs. Six critères les caractérisent: recherche d’un effet décisif, caractère hautement périlleux des missions, volume réduit des forces engagées, confidentialité entourant les personnels et les unités engagées, objectif à haute valeur stratégique et opération décidée au plus haut niveau, l’objectif étant de modifier le rapport de forces au niveau du théâtre d’opérations. Depuis leur création, les forces spéciales israéliennes ont rempli des missions très variées, ce qui est la principale raison de leur efficacité. Si leurs succès ont été nombreux et parfois spectaculaires, les échecs ont aussi été fréquents et les pertes humaines élevées, plus que le public ne l’imagine généralement. «C’est là la triste loi du genre à laquelle personne n’échappe en la matière: la performance s’obtient toujours au prix du sang versé.» Pas question d’imiter en Suisse ce que font les services israéliens! En revanche, ne faudrait-il pas s’inspirer des statuts du Aman et du Mossad, et admettre qu’un «chef des services de renseignement se doit de saisir toutes les occasions qui se présentent et de ne pas redouter de coucher même avec la diable, comme disent les Britanniques.»[3] Ce serait déjà un grand pas en avant dans l’acquisition d’une culture du renseignement.

 

Une opération du Mossad contre le Hezbollah

Un fidèle de la première heure du Hezbollah – devenu agent du Mossad – fournit pendant des années des pièces de rechange pour les voitures de responsables du mouvement. Elles sont équipées de micros, de caméras, de systèmes-espions qui envoient trois signaux par minute à un satellite. Ainsi on peut suivre les intéressés à la trace depuis l’espace. Les services finissent par découvrir le pot aux roses, le commerçant est exécuté.

 

Les principales erreurs du Aman

1960 Il ne voit pas le concentration aggressive des forces égyptiennes dans le Néguev
1967 Il évalue d’une façon erronée les intentions égyptiennes
1973 Il ne détecte pas les intentions belliqueuses de l’Egypte et de la Syrie à la veille de la guerre du Kippour
1973-1975 Obnubilé par les risques de conflit, il annonce à tort des Intentions agressives de l’Egypte et de la Syrie, ce qui entraîne des mobilisations inutiles
1980 Il ne détecte pas l’imminence de la guerre Iran-Irak et l’accroissement des capacités nucléaires de l’Irak
1990 Il ne détecte pas l’invasion prochaine du Koweït par l’Irak, mais donne en revanche un tableau apocalyptique de la situation au Liban, ce qui empêche un repli de Tsahal du Sud-Liban
2003 Il surestime les armes de destruction massive en Possession de l’Irak
2006 Il sous-estime les possibilités du Hezbollah au Sud-Liban

 

[1] Denécé, Eric; Elkaïm, David: Les services secrets israéliens. Aman, Mossad et Shin Beth. Paris, Tallandier, 2014. p. 396 ss.

[2] Le Bundesnachrichendienst allemand n’en compte qu’un peu plus de 7000, la Direction générale de la sûreté extérieure (France) et le Government Communications Head-quarter (Grande-Bretagne) près de 6000.

[3] Jean-Jacques Langendorf: La Suisse dans les tempêtes du XXe siècle. Genève, Georg, 2001, p. 181.

 

Veröffentlicht unter VSN-Bulletin